Légèreté et pesanteur
Nous ne vivons qu’une seule fois
On nous rappelle constamment qu’il faut « profiter du moment présent » (carpe diem) puisque nous ne pouvons prédire l’instant où le dernier grain de notre sablier s’écoulera. Il faut remonter à l’Antiquité pour trouver l’origine de cette philosophie.
On doit la locution latine carpe diem (« cueille le jour sans te soucier du lendemain ») au poète Horace. Si aujourd’hui on assimile souvent cette expression avec de l’hédonisme, Horace cherchait pourtant à persuader ses lecteurs que le bonheur réside dans un hédonisme d’ascèse, soit de bien savourer l’instant présent, mais sans toutefois récuser toute discipline de vie. Enfin, si cette locution est souvent citée de nos jours, c’est qu’on la retrouve dans le film La société des poètes disparus : « Carpe diem. Seize the day, boys. Make your lives extraordinary. »
Dualité
J’ai souvent réfléchi sur la dualité humaine raison/passion que j’ai appelée l’éternel balancier qui habite chacun de nous entre notre Descartes cérébral et notre Pascal émotif. Un autre clivage m’apparaît intéressant à examiner, soit celui entre légèreté et pesanteur que l’on retrouve brillamment exposé dans le roman l’Insoutenable légèreté de l’être de l’écrivain Milan Kundera.
Légèreté
La légèreté nous propulse vers la cueillette des plaisirs spontanés : prenez un repas bien apprêté, rajoutez-y un peu de boisson alcoolisée et terminez votre quête par une nuit animée. C’est la formule de Chamfort : « Jouir et faire jouir sans faire de mal ni à toi ni à personne. » On vit qu’une seule fois, aussi bien vivre intensément et sans se soucier du lendemain! Voilà le côté hédonisme ou épicurien de la légèreté.
On remarque aussi que la légèreté peut parfois prendre le visage d’un manque absolu de responsabilité; la plupart des gens ne reconnaissent la nature de leur expérience qu’après-coup. Nos erreurs ne se répètent pas. Celles-ci ont des conséquences, parfois désastreuses, mais nous nous consolons en nous disant que ces désastres ne sont qu’éphémères. Un Hitler ou un Pol Pot ont commis des atrocités, mais ils sont morts et ils ne reviendront plus pour les commettre à nouveau.
Pesanteur
La pesanteur nous « encadre » dans notre prise de décision : on s’attache à des êtres et non à une image de l’autre, on souscrit à des principes et on pense selon une morale. C’est un peu la méthode de Descartes : « Et j’avais toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie. »
Parménide
Au sixième siècle avant Jésus-Christ, Parménide croyait que l’Univers était divisé en couples de contraires : lumière/obscurité, fin/épais, chaud/froid, être/non-être. Selon ce dernier, un des pôles de ces dualités est positif (la lumière, le fin, le chaud et l’être) et l’autre négatif. Si cette division peut nous paraître facile, un cas pose problème : entre la légèreté et la pesanteur, qu’est-ce qui est positif? Parménide répondait que le léger est positif. Avait-il raison?
L’éternel retour
« Le poids formidable. - Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois; et il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire! il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l’infiniment grand et l’infiniment petit de ta vie reviennent pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre - et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence sera retourné toujours à nouveau - et toi avec lui, poussière des poussières! » Ne te jetterais-tu pas contre terre en grinçant des dents et ne maudirais-tu pas le démon qui parlerait ainsi? Ou bien as-tu déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais : « Tu es un dieu, et jamais je n’ai entendu chose plus divine! » Si cette pensée prenait de la force sur toi, tel que tu es, elle te transformerait peut-être, mais peut-être t’anéantirait-elle aussi; la question « veux-tu cela encore une fois et une quantité innombrable de fois », cette question, en tout et pour tout, pèserait sur toutes tes actions d’un poids formidable! Ou alors combien il te faudrait aimer la vie, que tu t’aimes toi-même pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation! » (Friedrich Nietzsche, Le gai savoir - 341)
Dans le monde de l’éternel retour, nos vies perdent de leur légèreté. Nietzsche disait que c’était le plus lourd fardeau (ou pesanteur). En élaborant cette réalité éthique, le devenir devient un vaste cycle, tout étant également précieux, éternel et nécessaire : une guerre ou un génocide ont un poids beaucoup plus considérable que dans notre réalité quotidienne où les événements affreux nous semblent éphémères.
Si cette réalité n’est qu’une éthique et que, comme plusieurs le croient, nous ne vivons qu’une seule fois, la légèreté est donc la seule voie qui nous permet d’être heureux; la pesanteur est-elle réellement négative, comme l’énonça Parménide, et belle la légèreté?
La légèreté nous propulse dans les airs : libre de mouvements, libre de soucis et libre de responsabilités, notre vie se déroule comme un être humain ayant perdu la partie frontale de son cerveau, celle qui nous permet de planifier notre futur. La pesanteur nous retient vers la terre, nous oblige à forger des principes et à construire un temps futur qui n’arrivera peut-être jamais; et elle nous incite à réfléchir aux gestes que nous posons, comme si nous devions les revivre éternellement.

Heureuse de découvrir ton blogue via ce billet des plus intéressants. Je repasserai.
D’un côté, le fardeau de la pesanteur, et donc de la vérité, de la répétition infinie de tout, et non seulement des divers événements ayant marqué un destin, mais aussi des sentiments. Éternel retour de l’amour. Éternel retour de l’abandon. Éternel retour de la mort. Du bonheur - à condition de l’avoir trouvé, des larmes, de la solitude, de la douleur. Éternel retour d’un suicidé qui vivrait sur Terre pour disparaître à nouveau. D’un couple qui se sépare, de l’autre dont l’une des deux personnes meurt, laissant l’autre seule, éternellement, bien sûr, puisque le retour est sans fin.
Et de l’autre côté, que faire lorsque tout est léger ? Que faire lorsque toute la vie est si légère qu’elle paraît insignifiante ? C’est un peu ce qui m’arrive, en ce moment, je vais bien, je vais très bien même, trop bien, et je me dis que ce n’est pas normal, j’en viens même à souhaiter le fardeau de la pesanteur, parce que sans ce fardeau je ne me sens plus réellement moi-même. La vie est peut-être un équilibre des forces, quelque chose à mi-chemin entre la légèreté et la pesanteur… L’un n’allant jamais sans l’autre, comme une nécessité absolue.
Je relisais justement Kundera il y a une semaine…
c’est tros grand